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Décalé

Un contrat en toki pona : ce qu'une langue de 120 mots ne sait pas dire

Cinq clauses écrites dans une langue de 120 mots, sans temps grammatical. Trois cassent, une plie, et la seule qui passe sans effort est la plus vague.

Carte : « 120 mots. », la phrase « sina pana e mani mute tawa mi. » écrite en sitelen pona puis en lettres latines, sa traduction « Tu donnes beaucoup d'argent à moi. » et la question « Beaucoup, c'est combien ? »

La clause du prix en sitelen pona. Glyphes : police Fairfax Pona HD (Kreative Software), sous licence SIL Open Font License 1.1.

Connaissez-vous le toki pona ?

C’est une langue inventée par Sonja Lang, traductrice canadienne, et publiée en ligne en 2001. Elle voulait simplifier sa pensée et sa façon de communiquer. Son livre de 2014, Toki Pona: The Language of Good, compte environ 120 mots ; le dictionnaire de 2021 en retient 137. Pas de temps grammatical. L’idée est de dire un maximum de choses avec un minimum de complexité, en combinant des mots simples : « tenpo », le temps, et « mun », la lune, donnent un temps-de-lune.

Elle compte aussi par additions, avec une poignée de mots-nombres. Retenez-le, cela va servir.

Voyons voir si cela peut s’appliquer aux contrats. Je pense que non. Essayons, clause par clause.

Le prix

sina pana e mani mute tawa mi.

Tu donnes beaucoup d’argent à moi.

« mute », c’est d’abord beaucoup. Dans le système de nombres le plus complet, c’est vingt. Dans le plus simple, c’est tout ce qui dépasse deux. Quant à « mani », le livre de la créatrice le définit comme l’argent, l’épargne, la richesse, et aussi comme une grosse bête d’élevage. Pas de devise, ni hors taxes ni toutes taxes comprises.

Euros ou vaches ?

Le délai

sina pana e mani lon tenpo mun wan.

Tu donnes l’argent pendant un temps-de-lune.

« tenpo mun », c’est d’abord une lunaison. Les locuteurs s’en servent souvent pour un mois civil, et certains l’ont proposé pour dire une nuit. « lon » veut dire « pendant », pas « au plus tard ». Aucun point de départ. Et sans temps grammatical, payer, devoir payer et avoir payé s’écrivent de la même façon.

C’est pourtant la clause qui casse le moins. Un temps-de-lune reste une durée : pour l’allonger ou la raccourcir d’un cran, il faut le dire, et donc ouvrir la discussion.

La résiliation

mi tu li ken pini e lipu ni.

Nous deux pouvons finir ce document.

Chacun des deux, seul ? Ou les deux ensemble ? Un droit, ou une simple possibilité ? « pini » couvre la fin définitive, la clôture et la pause : on peut y lire résilier, suspendre, ou constater que tout a été exécuté. Pas de préavis non plus.

La responsabilité

ike li kama tan ilo mi la, mi pana e mani lili tawa sina.

Si du mal vient de mon outil, je te donne peu d’argent.

Peu, c’est combien ? Un plafond bas, le montant du préjudice s’il se trouve être faible, ou une somme symbolique : les trois lectures se défendent. Pour écrire un vrai chiffre, il faut l’additionner. Un plafond de 78 s’écrit « mute mute mute luka luka luka tu wan » : vingt, vingt, vingt, cinq, cinq, cinq, deux, un. Quant à « ike », il couvre tout ce qui est mauvais, du dommage grave à la simple gêne.

La bonne foi

mi tu li pali pona.

Nous deux faisons du bon travail.

Celle-là passe sans effort. On peut y lire la bonne foi, le bon travail ou la bonne entente, et le français n’est guère plus précis : la bonne foi est vague dans toutes les langues. Le toki pona n’y perd rien. Il excelle là où un contrat se contente d’un standard.

Ma réponse

Non, mais pas partout. Trois clauses cassent : le prix, le plafond, la résiliation. Le délai plie sans rompre. La bonne foi passe.

Ce qui casse, ce sont les nombres, les montants, les dates et les durées précises. Ce qui passe, c’est l’intention et l’esprit de la relation. Le toki pona sait dire que l’on veut bien faire. Il ne sait pas dire combien, ni quand, ni jusqu’où.

Le test marche aussi dans l’autre sens. Prenez une clause d’un de vos contrats et cherchez ce qu’elle perdrait à passer en toki pona. Si elle ne perd rien, elle ne disait sans doute ni quand ni combien.

Daté, écrit, partagé : le toki pona sait faire les deux derniers. Il s’écrit en lettres latines comme en sitelen pona, son écriture à pictogrammes, et il vit dans une communauté de 500 à 5 000 locuteurs selon une estimation de 2021. Le premier lui manque, jusqu’au temps des verbes.

Un contrat qui ne dit pas quand n’est qu’une bonne intention.

Si vous parlez toki pona, corrigez-moi : mes phrases viennent du dictionnaire de la communauté, pas d’un locuteur.


Sur la langue : Wikipédia (article « Toki Pona »), le site officiel tokipona.org, le wiki communautaire sona pona et le dictionnaire d’usage Linku, qui reproduit les définitions du livre de Sonja Lang.

Cet article est aussi paru sur LinkedIn.

#Contract Management#Clauses#Interprétation#Humour#Toki pona

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