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Pivoines Conseil

Frémissements· n°2 · 7 septembre 2026

Survendre son IA peut coûter 7 % du chiffre d'affaires

L'Europe demande la preuve avant, les États-Unis sanctionnent après. Et votre contrat, lui, tranche la même question sans le dire.

L’essentiel en trois lignes. Survendre l’intelligence artificielle d’un produit a maintenant un prix, et il n’est pas le même des deux côtés de l’Atlantique. L’Europe réclame des comptes avant la mise sur le marché, les États-Unis sanctionnent une fois le mal fait. En Tanzanie, ce qui décide de la quantité d’avocats jetés n’est pas la chaîne du froid, c’est la forme de l’accord passé avec le producteur. Et dans une simulation, des programmes qui négocient entre eux, sans personne pour voir l’ensemble, ont réparti le grain à 97 % de ce qu’aurait fait un plan central.

✍️ Le mot de Sébastien

Une plaquette annonce un produit « propulsé par l’intelligence artificielle ». Rien, dans cette phrase, ne dit ce qu’il y a derrière. Elle peut recouvrir un modèle de pointe comme trois règles de calcul écrites en 2015.

Une juriste vient de comparer la façon dont l’Europe et les États-Unis traitent ce genre de promesse. Les deux visent la même tromperie mais ils n’interviennent pas au même moment.

Un contrat fait la même chose chaque fois qu’on le signe. Il place la charge de la preuve quelque part. Placée avant, elle ralentit la signature et oblige à poser les questions désagréables pendant qu’on peut encore changer d’avis. Placée après, elle ne joue qu’au litige, quand le budget est consommé et le fournisseur installé.

Trois autres lectures cette semaine. Des avocats qu’on jette parce que quelqu’un d’autre a fixé le critère de qualité. Des programmes qui négocient des commandes de grain entre eux, sans que personne voie l’ensemble. Et un sociologue qui rappelle que certaines choses ne se prouvent pas : elles s’apprennent.

La découverte de la semaine

🤖 Ce que l’IA a repéré — Deux régulateurs, deux moments pour demander la preuve

Une juriste a comparé de façon systématique la manière dont les États-Unis et l’Union européenne traitent l’« AI washing », c’est-à-dire le fait de présenter comme fonctionnant à l’intelligence artificielle un produit qui n’en contient pas, ou très peu. Les deux systèmes poursuivent la même tromperie et choisissent des moments opposés. Aux États-Unis, le régulateur des marchés financiers intervient après coup, sur le terrain de la déclaration trompeuse, avec des amendes qui se comptent en centaines de milliers de dollars. En Europe, le règlement sur l’intelligence artificielle encadre en amont, avant la mise sur le marché, et ses sanctions peuvent atteindre 35 millions d’euros ou 7 % du chiffre d’affaires mondial.

📎 Source — Moran Ofir, « AI Washing », American Business Law Journal, vol. 63 n° 3, 2026, p. 193-233, étude relue par les pairs : doi.org/10.1111/ablj.70020

📖 Et si vous voulez lire le règlement européen sur l’intelligence artificielle dans le texte, il est publié ici : eur-lex.europa.eu/eli/reg/2024/1689/oj

👁️ Mon regard

Il existe des papillons parfaitement comestibles qui portent les couleurs d’une espèce toxique. Le prédateur passe son chemin. Arborer le signal coûte infiniment moins cher que de fabriquer le poison, et c’est pour cela que le signal se copie.

« Intelligence artificielle » est devenu ce genre de signal : le mot ne coûte rien à qui l’arbore, et il ne trie donc plus rien. Il recouvre le modèle de pointe comme les trois règles de calcul de 2015.

Ce que je retiens n’est pas la comparaison des amendes. C’est que les deux régulateurs rendent ce signal coûteux, chacun à son moment. L’Europe avant la mise sur le marché, les États-Unis une fois la tromperie constatée. Un contrat tranche la même question à chaque signature, et presque toujours dans le même sens : la garantie, la pénalité et le recours agissent tous après.

Rendre le signal coûteux avant de signer, cela porte un nom. Cela s’appelle une définition : faire écrire au fournisseur ce que le mot recouvre chez lui. C’est le paragraphe qu’on saute parce qu’il n’intéresse personne, et c’est celui qui décide du reste.

🧰 À emporter — Faire écrire ce que le mot recouvre

Trois formules qu’on lit dans toutes les plaquettes, et ce qu’on demande au fournisseur d’écrire en face, avant de signer.

Ce que la plaquette annonce, et ce qu’on lui fait écrire.

« Propulsé par l’intelligence artificielle ». Quel modèle, fourni par qui, dans quelle version — et qui vous prévient le jour où elle change.

« Analyse automatique de vos contrats ». Ce que le système décide seul, ce qu’il soumet à un humain, et où passe exactement la frontière.

« Amélioration continue ». Sur quelles données il apprend, les vôtres comprises ou non, et ce qu’il vous en reste le jour où vous partez.

Sur le radar

🤖 Ce que l’IA a repéré — Ce qui décide du gaspillage d’avocats n’est pas le camion frigorifique

Des chercheurs ont suivi la filière d’exportation de l’avocat en Tanzanie pour comprendre d’où viennent les pertes. Ils écartent l’explication technique. Ce qui distingue les situations, ce sont les arrangements entre les acteurs — qui supporte le risque, qui fixe le prix, et qui décide des critères de qualité. Quatre formes de relation commerciale coexistent dans la filière. La culture sous cahier des charges pour un acheteur donné, la vente directe, la coopérative et le marché au comptant. Chacune répartit le risque autrement, et donc la perte avec lui.

📎 Source — Jonas Cromwell, Stephen Whitfield, Megan Kathleen Blake et Claire Helen Quinn, « Institutional arrangements, social relations, and food loss and waste in Tanzania’s export avocado value chain », Frontiers in Sustainable Food Systems, vol. 10, 25 août 2026, étude relue par les pairs : doi.org/10.3389/fsufs.2026.1834647

👁️ Mon regard

Le mot qui commande tout, dans ce papier, est « critères ». Celui qui décide ce qu’est un avocat acceptable n’est pas celui qui paie pour ceux qu’on écarte. Il fixe la règle ; la perte tombe ailleurs.

Nos contrats de service font cela avec la recette. Le client écrit les critères, le fournisseur porte le coût de ce qui ne passe pas les critères de la recette. Cela paraît normal, et c’est souvent justifié.

Ce qui l’est moins, c’est que le critère se durcit en cours de route sans que personne n’ait rien renégocié. La qualité attendue est l’un des rares paramètres qu’une partie peut déplacer seule, sans avenant.

D’où trois questions à poser au client avant de signer une procédure de recette. Qui prononce qu’un livrable est conforme. Sur quoi cette personne s’appuie pour le dire, et comment la qualité attendue s’objective autrement que par son avis. Et ce qui se passe le jour où elle change d’avis.

🤖 🧭 Ce que l’IA a repéré — [Défrichage] Des logiciels se sont passé des commandes de grain, presque aussi bien qu’un plan central

Pour organiser un marché céréalier numérique, des chercheurs ont fait négocier entre eux des programmes autonomes représentant les acheteurs, les vendeurs, les transporteurs et les entrepôts. Chacun défend son intérêt propre et aucun ne voit l’ensemble. Leurs échanges suivent un protocole d’appel d’offres appelé Contract Net, où un participant annonce un besoin, reçoit des offres et attribue la tâche à l’une d’elles. Sur un cas calibré sur des données kazakhes, les coûts logistiques baissent de 14 %, le taux de livraison passe de 78 à 95 %, et la répartition obtenue atteint 97 % de ce qu’aurait produit un planificateur voyant tout — sans la lourdeur de calcul de ce dernier.

📎 Source — Kamar Aldabergenova, Mansiya Kantureyeva, Bulat Serimbetov, Meiramkul Zhasuzakova, Tleugaisha Ospanova et Aizhan Nazyrova, « A Multi-agent Methodology and Decision-support Toolset for Grain Marketplace Platforms », International Journal of Intelligent Engineering and Systems, vol. 19 n° 9, 2026, p. 395-417, étude relue par les pairs : doi.org/10.22266/ijies2026.0930.21

📖 Et si vous voulez savoir d’où vient le protocole Contract Net et comment il fonctionne, il est décrit ici : en.wikipedia.org/wiki/Contract_Net_Protocol

👁️ Mon regard

Ce protocole s’appelle Contract Net et il a été proposé en 1980, bien avant tout ce dont on parle aujourd’hui. On y reconnaît ce qu’un acheteur connaît par cœur. Un appel, des offres, une attribution. La seule différence est qu’aucune des parties n’est une personne.

Ce que j’y lis, c’est que la négociation n’exige pas de conscience. Il lui faut un besoin, des candidats et une règle d’attribution. Le reste, nous l’avons ajouté.

Ce qui me trouble, c’est qu’aucun de ces programmes ne voit l’ensemble. Chacun défend son bout, et la répartition qui en sort atteint 97 % de ce qu’aurait décidé quelqu’un qui voit tout. Nous bâtissons des gouvernances entières pour obtenir cette vue d’ensemble. Elle vaut peut-être ces 3 %.

💡 La pépite

🤖 Ce que l’IA a repéré — Les corvées qui forment

Richard Sennett, sociologue américain, a consacré un livre entier à ce que l’artisanat apprend à celui qui le pratique. Sa thèse est qu’un métier s’acquiert au contact de la résistance de la matière. Il décrit des ateliers où l’on progresse lentement, par répétition, en butant sur ce qui ne cède pas. Le savoir-faire n’y passe pas par un cours. Il passe par des tâches ingrates dont personne ne pense qu’elles enseignent quoi que ce soit.

📎 Source — Richard Sennett, Ce que sait la main. La culture de l’artisanat, Albin Michel, 2010 pour la traduction française (The Craftsman, 2008).

👁️ Mon regard

J’enseigne à des étudiants qui ne rédigeront peut-être jamais un avenant simple, une relance de retard, un compte rendu de comité. Ces tâches-là étaient nos gammes. Nous les trouvions ingrates et elles nous apprenaient à quoi ressemble un engagement qui commence à déraper.

La machine les fait plus vite et souvent mieux. Je n’ai pas d’objection sérieuse à lui opposer là-dessus.

Reste une question que je pose sans avoir la réponse. Où fera-t-on ses gammes ? Il va falloir inventer les corvées de remplacement, celles qui n’ont plus aucune utilité économique et qui gardent toute leur utilité pédagogique.

📣 À vous de jouer

Un geste de cinq minutes, cette semaine.

Ouvrez le dernier contrat que vous avez signé avec un éditeur de logiciel. Cherchez-y le mot « intelligence artificielle », ou « algorithme », ou « modèle ».

Deux résultats sont probables. Le mot n’y figure nulle part, alors qu’il était partout dans la plaquette qui vous a décidé. Ou bien il y figure sans que rien ne dise ce qu’il recouvre.

Le troisième cas est rare : le mot y figure, et le contrat dit ce qu’il recouvre, quel modèle est utilisé, dans quelle version, ce que le système décide seul et ce qu’il soumet à un humain. Si c’est votre cas, gardez ce contrat ! Il vous servira de modèle.

— Sébastien Müller · pivoinesconseil.com

🌱 Sous la surface. Cette lettre a ses obsessions, que je ne détaille pas ici. Distinguer le signal du bruit (le titre n’est pas un hasard). Me méfier de la monoculture des idées. Regarder le vivant et les systèmes pour mieux comprendre les contrats. Défricher la recherche, et débusquer les pépites qu’on ne lit nulle part ailleurs.

Frémissements, chaque lundi

Une lettre hebdomadaire, accessible en surface et pointue en profondeur. Une IA repère les signaux de la semaine, je sélectionne, je remonte aux sources et je donne mon regard.

Ce numéro a été envoyé le 7 septembre 2026.Le lire dans sa version d'origine.