Frémissements· n°5 · 28 septembre 2026
Vous déléguez la tâche, pas le fait d'en répondre
Vous déléguez la tâche, pas le fait d'en répondre
L’essentiel. Un chercheur découpe en trois ce que nous appelons la responsabilité. Qui a fait le geste, qui doit s’en expliquer, qui porte le coût. Confier une tâche à une machine qui décide seule rend la première question difficile à établir, et il soutient que cela ne change rien à la deuxième. En Malaisie, les compétences des équipes d’achat public se retrouvent dans la qualité des livraisons quand un suivi est organisé après l’attribution du marché. Et une intelligence artificielle a conduit trois études de psychologie du début à la fin, avec des centaines de personnes recrutées en ligne. Un protocole de recherche mené seul par une machine, c’est un livrable qui risque de ne jamais être relu.
✍️ Le mot de Sébastien
Nous employons un mot pour trois choses à la fois, et nous le découpons rarement. Responsabilité.
Un chercheur vient de le faire, dans une revue d’éthique de l’intelligence artificielle. Il sépare trois questions. Qui a fait le geste. Qui doit s’en expliquer. Qui porte le coût. Puis il regarde ce qui arrive à chacune quand la tâche est confiée à un système qui décide seul. La première n’a plus de réponse nette, forcément. La deuxième, écrit-il, ne bouge pas d’un pouce.
J’ai mis ce numéro sous une idée simple. Confier une tâche à une machine ne délègue jamais le fait d’en répondre. En Malaisie, des équipes d’achat public compétentes livrent mieux quand quelqu’un suit le contrat une fois qu’il est signé (Vive le Contract Management !). Dans une chaîne de fournisseurs, récupérer de la matière et la régénérer n’appellent pas le même contrat, et les chercheurs pointent le moment où une gouvernance de contrôle étouffe ce qu’elle devrait favoriser. Une intelligence artificielle, enfin, a mené trois études de psychologie de bout en bout, sur de vraies personnes. Quel lien avec le Contract Management ?
Le travail se confie. Le fait d’en répondre, non.
La découverte de la semaine
🤖 Ce que l’IA a repéré — Confier une décision à une machine ne retire pas l’obligation de s’en expliquer
Un article de philosophie morale et de droit, publié dans une revue d’éthique de l’intelligence artificielle, s’attaque à ce que son auteur appelle l’illusion de délégation. Le raisonnement commence par séparer trois choses que le mot responsabilité recouvre. L’imputation, qui désigne celui dont l’acte vient. L’obligation de rendre des comptes, qui désigne celui qui doit s’expliquer devant les autres. La sanction, qui désigne celui qui en supporte les conséquences devant une institution. Confier une tâche à un système qui agit seul rend la première difficile à établir, puisque plus aucune main humaine ne fait directement le geste. L’auteur soutient que la deuxième reste entière chez celui qui a décidé de déléguer. Sa raison tient au moment du choix. Déléguer est un acte, et cet acte porte sur la façon dont le système est réglé, sur le périmètre qu’on lui laisse et sur les garde-fous qu’on lui pose. Celui qui a exercé ce contrôle en amont reste tenu de s’expliquer sur ce qui en sort, y compris quand le comportement précis n’était pas prévisible, dès lors que le risque de comportements nuisibles, lui, l’était.
📎 Source — Chun Yin Kong, « The delegation illusion: why deploying autonomous AI agents does not diminish principal responsibility », AI and Ethics (Springer) 6(5), 2026, article 518, étude relue par les pairs : doi.org/10.1007/s43681-026-01383-x
👁️ Mon regard
Un contrat de prestation dit qui fait quoi. Il dit beaucoup plus rarement qui répond de quoi. Tant que le prestataire est une équipe humaine, la confusion coûte peu, parce qu’on retrouve quelqu’un au bout de la chaîne de responsabilité. Le jour où la tâche passe à un outil qui décide seul, les deux questions se séparent pour de bon.
Un essaim d’abeilles qui cherche un nouveau nid envoie des éclaireuses. Elles explorent, reviennent, dansent pour dire où elles sont allées. Aucune ne part avec l’essaim derrière elle. La décision se fait à force de signaux qui se recoupent, et l’essaim s’engage en bloc. Il confie l’exploration et il garde la décision du départ, exactement ce qu’un contrat doit écrire quand il confie une tâche à une machine.
Ce que je retiens de ce papier, c’est le moment qu’il identifie. La responsabilité ne se joue pas pendant que l’outil travaille. Elle se joue le jour où quelqu’un a signé pour l’installer.
📖 L’image du vivant — Thomas D. Seeley, Honeybee Democracy, Princeton University Press, 2010.
🧰 À emporter — Les trois questions à écrire avant de mettre en service un outil qui décide
Le papier sépare trois questions. Voici ce que chacune oblige à écrire dans un contrat, avant la mise en service.
La question, et ce qu’elle oblige à écrire.
L’origine de l’acte. La liste des décisions que l’outil prend seul, et de celles qu’il prépare pour un humain. Une liste nommée, pas un principe général.
La personne qui doit s’en expliquer. Le nom du poste qui répondra devant le client, l’autorité ou le juge, et le délai sous lequel il doit pouvoir reconstituer ce qui s’est passé.
La personne qui en supporte le coût. Ce que le fournisseur couvre, ce qu’il exclut, et ce qui reste chez vous. Le plus souvent, cette part demeure non identifiée.
Sur le radar
🤖 Ce que l’IA a repéré — Des équipes d’achat compétentes ne livrent mieux que là où quelqu’un suit le contrat après l’attribution
Des chercheurs ont interrogé 462 agents de la commande publique en Malaisie pour chercher ce qui sépare un marché bien livré d’un marché qui l’est mal. Ils regardent l’effet des pratiques de gestion des ressources humaines, le recrutement, la formation, l’évaluation des agents, sur la qualité de livraison des projets. Cet effet existe, et il passe par un intermédiaire, le suivi de performance organisé après l’attribution du marché. Les compétences renforcent ce suivi, et c’est ce suivi qui améliore la qualité des livraisons. Pour les auteurs, le suivi pendant l’exécution est le mécanisme qui relie la compétence des agents à la réussite des projets. Bref, le Contract Management.
📎 Source — Muhamad Ghazali Mamat @ Mansor, Muhammad Nazmul Hoque et Nurhidayah Yahya, « Enhancing public sector project delivery through strategic human resource capability: the mediating role of performance monitoring in post-award contract management », Muallim Journal of Social Science and Humanities, 2026, p. 175, étude relue par les pairs : doi.org/10.33306/mjssh/459
👁️ Mon regard
Une étude entière pour établir ce que je dis en formation depuis des années. Un contrat signé n’est pas un contrat géré, et la valeur se joue après la signature.
Ce qui m’intéresse ici est la forme du résultat. L’étude déplace l’endroit du problème. Elle le met dans le calendrier du contrat après l’attribution, plutôt que dans le profil des agents. Recruter des gens solides et ne leur donner aucun rendez-vous avec le contrat une fois le marché attribué, cela revient à acheter un instrument et à ne jamais le sortir de sa boîte.
Regardez votre dernier contrat important. Combien de rendez-vous avec le fournisseur y sont prévus, après la signature, avec une date et un ordre du jour, ou au moins les thèmes à aborder lors de ces réunions ?
🤖 🧭 Ce que l’IA a repéré — [Défrichage] Une chaîne d’approvisionnement qui récupère et une qui régénère ne se gouvernent pas pareil
Une étude porte sur huit entreprises italiennes engagées dans une chaîne d’approvisionnement circulaire, et distingue deux types de chaînes, dites restauratrices et régénératrices. Dans les chaînes restauratrices, la relation entre acheteur et fournisseur repose sur des investissements asymétriques, des routines de conformité et une gouvernance formelle. Dans les chaînes régénératrices, la relation change de nature. Les investissements deviennent conjoints, les routines se construisent à deux, et la gouvernance s’adapte au fil du temps. Les auteurs en tirent des recommandations propres à chacun des deux types de chaîne.
📎 Source — Francesco Cafforio, Giovanni Francesco Massari et Ilaria Giannoccaro, « Collaborating for Circularity: A Relational View Perspective on Buyer–Supplier Relationships in Restorative and Regenerative Supply Chains », Corporate Social Responsibility and Environmental Management (Wiley), 2026, étude relue par les pairs : doi.org/10.1002/csr.70929
👁️ Mon regard
Cette étude vaut surtout pour son vocabulaire. Récupérer une matière et régénérer une ressource ne demandent pas le même contrat, et beaucoup de clauses d’achat responsable copient pourtant le même gabarit, quel que soit ce que le fournisseur fait réellement de ce qu’il reprend.
Récupérer reproduit un geste connu. La relation se pilote par des indicateurs et des audits, comme n’importe quel achat classique. Régénérer suppose d’inventer à deux, et un contrat qui ne prévoit que des pénalités et des contrôles étouffe précisément ce qu’il devait faire naître.
Avant d’écrire une clause de performance environnementale, il vaudrait la peine de se demander laquelle des deux logiques le fournisseur pratique. Le contrat qui contrôle et celui qui invente ne s’écrivent pas de la même façon.
💡 La pépite
🤖 Ce que l’IA a repéré — Une intelligence artificielle a conduit trois études de psychologie du début à la fin
Un système a mené seul trois études de psychologie cognitive. Il a formulé les hypothèses, recruté 288 personnes en ligne et collecté leurs réponses, écrit et fait tourner le code d’analyse au cours de sessions de plus de huit heures d’affilée, puis rédigé les articles. Les auteurs de la publication décrivent une conduite autonome, sans intervention humaine significative, jugent les résultats comparables en rigueur à ceux de chercheurs expérimentés, et reconnaissent des limites.
📎 Source — Gabrielle Wehr, Reuben Rideaux, Amaya J. Fox, David R. Lightfoot, Jason Tangen, Jason B. Mattingley et Shane E. Ehrhardt, « Closing the Empirical Loop: Autonomous AI Agents Conduct End-to-end Research With Human Participants », Advanced Science (Wiley), 2026, article e76675, étude relue par les pairs : doi.org/10.1002/advs.76675
👁️ Mon regard
Des centaines de personnes ont participé à une recherche dont le protocole a été écrit par une machine. Les auteurs jugent les résultats solides, et je les prends comme tels. Ce qui me retient est ailleurs. C’est la question de la signature.
Un travail de recherche engage toujours quelqu’un, devant les participants, devant un comité d’éthique, devant un lecteur qui viendrait le contester. Que le protocole ait été conduit de bout en bout par un système ne change rien à cela. Cela déplace seulement cette personne plus loin dans la chaîne, là où elle ne voit plus passer le détail.
Un contrat de prestation intellectuelle porte le même défaut. Il fixe un livrable, une date, un prix. Il oublie presque toujours d’écrire qui relit ce que l’outil produit, et à quel moment de la chaîne cette relecture doit avoir lieu.
📣 À vous de jouer
Un geste de dix minutes, d’ici le 5 octobre.
Prenez un outil d’intelligence artificielle déjà en service chez vous. Un assistant de rédaction, un tri de candidatures, une relecture automatique de contrats, peu importe.
Sur une feuille, écrivez trois questions, et en face de chacune le nom d’une personne, écrit en toutes lettres. De qui vient la décision quand l’outil tranche. Qui s’expliquera si cette décision est contestée. Qui supporte le coût de cette décision quand quelque chose se passe mal.
Une case vide est l’endroit exact où votre contrat ne dit rien.
— Sébastien Müller · pivoinesconseil.com
🌱 Sous la surface. Cette lettre a ses obsessions, que je ne détaille pas ici. Distinguer le signal du bruit (le titre n’est pas un hasard). Me méfier de la monoculture des idées. Regarder le vivant et les systèmes pour mieux comprendre les contrats. Défricher la recherche, et débusquer les pépites qu’on ne lit nulle part ailleurs.
Frémissements, chaque lundi
Une lettre hebdomadaire, accessible en surface et pointue en profondeur. Une IA repère les signaux de la semaine, je sélectionne, je remonte aux sources et je donne mon regard.
Ce numéro a été envoyé le 28 septembre 2026.Le lire dans sa version d'origine.