Frémissements· n°7 · 10 octobre 2026
Un contrat a-t-il besoin d'un esprit derrière lui ?
Le fournisseur se choisit souvent sans celui qui travaillera avec lui chaque jour. Et quand une machine rédige le contrat, qui saura l'expliquer au premier désaccord ?
L’essentiel. Dans les collectivités de Zanzibar, des chercheurs ont comparé trois moments où l’on peut associer à un achat le service qui s’en servira. Sa participation au choix du fournisseur est celle qui compte le plus pour la performance de l’achat. Sa participation à la planification compte le moins. Un article défend les contrats rédigés par une intelligence artificielle. Son argument est que le droit des contrats demande un texte qui remplisse sa fonction, sans demander au rédacteur de comprendre ce qu’il écrit. Et dans deux dispositifs de logistique humanitaire, les organisations se coordonnent plus souvent entre elles là où existent déjà des systèmes stables, de la confiance et des capacités. Quand l’urgence est forte et les moyens rares, un centre les coordonne.
✍️ Le mot de Sébastien
La dernière fois que votre organisation a choisi un fournisseur important, qui était dans la pièce ?
À Zanzibar, des chercheurs ont interrogé 159 responsables de services, ceux qui se servent de ce que leur collectivité achète. Ils ont comparé trois moments où ces services peuvent être associés à un achat, et classé ces moments selon ce qu’ils apportent à sa réussite. Le choix du fournisseur arrive en tête, la planification en dernier.
Les autres lectures de ce numéro déplacent la question. Quand une machine rédige un contrat, quelqu’un doit-il encore le comprendre ? Quand plusieurs organisations répondent à la même catastrophe, faut-il un chef d’orchestre ? Et que faire, en pleine crise, de ceux qui agissent sans structure officielle ?
Un contrat nomme ses parties. Il dit plus rarement qui doit être autour de la table, et à quel moment.
La découverte de la semaine
🤖 Ce que l’IA a repéré — Associer l’utilisateur au choix du fournisseur compte plus que l’associer à la planification de l’achat
Une étude a interrogé par questionnaire 159 responsables de services utilisateurs dans les collectivités locales de Zanzibar. Un service utilisateur est celui qui se sert de ce que la collectivité achète. Les chercheurs partent d’un acquis. La performance d’un achat public se lit dans la qualité des produits, dans des quantités commandées au plus juste et dans des livraisons à l’heure. Ils se demandent ce que la participation des utilisateurs y change, et ils comparent trois moments où elle peut avoir lieu. La participation au choix du fournisseur ressort comme la pratique la plus importante, devant la participation à la gestion du contrat. La participation à la planification des achats arrive en dernier.
📎 Source — « User involvement in procurement practices and procurement performance in local government authorities: evidence from Zanzibar », Cogent Social Sciences (Taylor & Francis), 2026, étude relue par les pairs : doi.org/10.1080/23311886.2026.2739790
👁️ Mon regard
Dans un achat, associer l’utilisateur au choix du fournisseur sert davantage le résultat que l’associer à la planification. Ce classement, tiré d’une enquête à Zanzibar, dérange une habitude. Dans beaucoup d’organisations, l’utilisateur est entendu au début, le temps de dire ce dont il a besoin. Le choix du fournisseur se joue ensuite sans lui, entre acheteurs et juristes.
Mon explication, que les auteurs ne donnent pas dans leur résumé, tient en une phrase. Celui qui travaillera chaque jour avec le fournisseur voit dans une offre des choses qu’une grille de notation ne capte pas.
Une réserve, tout de même. Ce sont les utilisateurs qui ont répondu, et ils parlent de leur propre place.
🧰 À emporter — La place de l’utilisateur, à trois moments d’un achat
L’étude compare trois moments. Voici ce que chacun demande d’écrire pour que l’utilisateur y ait une place.
Le moment, et ce qu’il faut écrire.
Le choix du fournisseur. Le nom du service utilisateur qui note les offres, et le poids de sa note dans la décision.
Le suivi du contrat. La personne qui, chez l’utilisateur, constate que le service est rendu, et le rendez-vous où elle le dit au fournisseur.
La planification. Le besoin tel que l’utilisateur l’a formulé, écrit et daté, pour pouvoir y revenir en cours de contrat.
Sur le radar
🤖 Ce que l’IA a repéré — Un article soutient que le droit des contrats exige un texte adéquat, sans exiger que son rédacteur le comprenne
Un article juridique s’ouvre sur une question. Un contrat a-t-il besoin d’un esprit derrière lui ? Il répond à Eliza Mik, auteure d’un document de travail qu’il qualifie d’influent. Selon elle, les modèles de langage, ces programmes qui produisent du texte, ne comprennent pas vraiment ce qu’ils écrivent et ne peuvent donc produire que des « deepfakes contractuels », des imitations de contrat. L’article admet le constat technique et conteste la conclusion juridique. Son argument est que le droit des contrats n’a jamais exigé d’un rédacteur qu’il comprenne ce qu’il rédige. Le droit demande un texte adéquat à sa fonction. L’article propose donc un seuil d’adéquation fonctionnelle, plus ou moins exigeant selon le contexte. Il reconnaît que faire rédiger un contrat par une machine comporte des risques, et il en conclut qu’il faut encadrer cet usage plutôt que l’interdire.
📎 Source — « The Case for Large Language Models in Contract Generation », Wah Academia Journal of Social Sciences, 2026 : doi.org/10.63954/wajss.v5i3.507
👁️ Mon regard
Une machine qui ne comprend pas ce qu’elle écrit peut-elle rédiger un vrai contrat ? Les juristes en débattent, et je leur laisse la réponse. Ce qui me frappe, c’est que les deux camps regardent le même instant, celui où le texte s’écrit.
Or un contrat passe l’essentiel de sa vie après la signature. Pendant l’exécution, quelqu’un doit savoir pourquoi telle clause est là et ce qu’elle a coûté dans la négociation. Un texte adéquat le jour où il est signé ne dit pas qui, dans l’équipe, saura l’expliquer au premier désaccord.
Si plus personne n’a eu à rédiger ce contrat, qui l’a compris ?
🤖 🧭 Ce que l’IA a repéré — [Défrichage] Dans la logistique humanitaire, les partenaires se coordonnent plus souvent entre eux là où la confiance et les capacités existent déjà
Une étude de cas s’appuie sur des entretiens avec des spécialistes de la logistique de deux dispositifs liés au Programme alimentaire mondial des Nations unies. Elle distingue deux façons de coordonner des organisations lors d’une catastrophe. Dans l’orchestration, un centre coordonne les organisations. Dans la chorégraphie, les partenaires gardent leur autonomie et collaborent directement entre eux. Le premier dispositif, un groupement logistique que le Programme dirige, fonctionne surtout par orchestration, en particulier quand l’urgence est forte, que les moyens logistiques sont rares et que les infrastructures sont endommagées. Le second, un réseau de dépôts humanitaires, combine une gouvernance centrale avec l’autonomie des partenaires. Les auteurs concluent que la chorégraphie est plus probable là où existent déjà des systèmes stables, de la confiance et des partenaires qui ont les capacités nécessaires. Ils précisent que ces deux dispositifs ne représentent pas toutes les situations humanitaires.
📎 Source — « Next generation humanitarian supply chain: the emergence of orchestration and choreography », The International Journal of Logistics Management (Emerald), 2026, étude relue par les pairs : doi.org/10.1108/ijlm-06-2025-0422
👁️ Mon regard
Dans une nuée d’étourneaux, aucun oiseau ne dirige les autres. Des physiciens ont reconstitué où se trouvait chaque oiseau et montré que chacun règle son vol sur six ou sept voisins, quelle que soit la distance qui les sépare. La chorégraphie tient un peu à cela. Chacun sait sur qui se régler.
Un contrat qui réunit plusieurs fournisseurs pose le même choix. On peut y nommer un chef d’orchestre, souvent un intégrateur payé pour coordonner les autres. On peut aussi laisser les fournisseurs s’ajuster entre eux. Je retiens d’une étude sur l’aide humanitaire que ce second choix demande des habitudes de travail installées avant l’urgence.
Avant de retirer le chef d’orchestre d’un contrat, je poserais une question à chaque fournisseur. Avec lesquels des autres parlez-vous sans passer par le client, et de quoi ?
📖 L’image du vivant — Michele Ballerini et ses coauteurs, « Interaction ruling animal collective behavior depends on topological rather than metric distance », Proceedings of the National Academy of Sciences, 2008.
💡 La pépite
🤖 Ce que l’IA a repéré — En gestion de crise, la moitié des organisations interrogées voit les acteurs informels comme un risque à contrôler
Des chercheurs ont rencontré 53 organisations de la société civile dans plusieurs pays européens. Ils voulaient comprendre comment ces organisations établies travaillent, pendant une crise, avec des acteurs informels, ceux qui agissent sans structure officielle. La moitié les considère comme des risques, parce qu’ils ne sont pas formés, et veut les placer sous contrôle hiérarchique. L’autre moitié les reconnaît et leur donne une légitimité sans chercher à les absorber. Dans cette seconde moitié, la relation repose sur quatre éléments. La confiance vient de la reconnaissance plutôt que de la hiérarchie. Les tâches de spécialiste sont distinguées avec souplesse de celles qui peuvent se transmettre. L’égalité naît de ce qui est produit ensemble. Et le caractère temporaire de la coopération est traité comme une ressource. Les auteurs présentent ces résultats comme une compréhension de ces relations, sans prétendre à une causalité généralisable.
📎 Source — « Legitimizing the Informal: A Polycentric Argument for Inclusive Crisis Management », VOLUNTAS: International Journal of Voluntary and Nonprofit Organizations (Cambridge University Press), 2026, étude relue par les pairs : doi.org/10.1017/s0957876526000859
👁️ Mon regard
Reconnaître sans absorber. C’est ainsi que des organisations travaillent, en pleine crise, avec ceux qui agissent sans structure officielle. La formule vaut bien au-delà des crises.
Autour d’un contrat travaillent souvent des gens qui ne l’ont pas signé et sans qui il fonctionnerait mal. Le technicien d’un sous-traitant, ou l’utilisateur qui a trouvé comment contourner une panne. Le réflexe est de les ignorer, ou de vouloir les faire entrer dans l’organigramme.
Les organisations qui reconnaissent ces acteurs font autre chose, et cela commence par un tri. D’un côté ce qui exige un spécialiste, de l’autre ce qui peut se confier à quelqu’un d’autre. Ce tri s’écrit, lui aussi.
📣 À vous de jouer
Un geste d’un quart d’heure, d’ici le 19 octobre.
Choisissez un contrat en cours dont vous avez la charge sans en être l’utilisateur. Allez voir la personne qui se sert chaque jour de ce que ce contrat fournit, et posez-lui une seule question.
Si c’était à refaire, qu’auriez-vous voulu dire avant qu’on choisisse ce fournisseur ?
Notez sa réponse mot pour mot, avec la date. Vous tenez la première ligne du prochain cahier des charges.
— Sébastien Müller · pivoinesconseil.com
🌱 Sous la surface. Cette lettre a ses obsessions, que je ne détaille pas ici. Distinguer le signal du bruit (le titre n’est pas un hasard). Me méfier de la monoculture des idées. Regarder le vivant et les systèmes pour mieux comprendre les contrats. Défricher la recherche, et débusquer les pépites qu’on ne lit nulle part ailleurs.
Frémissements, chaque lundi
Une lettre hebdomadaire, accessible en surface et pointue en profondeur. Une IA repère les signaux de la semaine, je sélectionne, je remonte aux sources et je donne mon regard.
Ce numéro a été envoyé le 10 octobre 2026.Le lire dans sa version d'origine.